28.11.2009
Paris-Creil
La banquette du bar est éventrée. Ça sent le vieux mégot et le client rare. À côté de l’église de Creil cernée d’immeubles qui la dépassent, on croirait que la crise a ajouté à cette ville moyenne un parfum d’après guerre. Routes défoncées, façades décrépies, la gare sinistre accueille des populations qui attendent un train qui ne vient jamais. Après 19 heures, l’ambiance ne se prête pas à la balade. C’est encore plus vrai pour les filles. Dans la rue principale, les tarifs qu’affichent les rares commerces du cœur de ville trahissent une population asséchée dans son portefeuille, prisonnière de la cité.
L’air y est lourd, ethnique et non métissé. Il suffirait d’un crissement d’allumette pour rallumer la révolte à peine éteinte.
A 20 minutes de la Gare du Nord, ce bout de lumpenprolétariat n’a pas trouvé son documentariste ou son réalisateur.
Des centaines de dramaturgies grecques se sont certainement nouées dans la quasi sous-préfecture de l’Oise.
Brisées par un enfant disparu, un père absent, quelques Faye Dunaway en pantalons pressent le pas pour ne pas trop se faire remarquer. Devant la piscine municipale aux horaires peu commodes, uniquement des hommes. A travers la grande baie vitrée du hall de l’entrée, un rayon de soleil révèle des parois crasseuses. La départementale se déverse sans discontinuer juste devant : cela ne sert plus à rien de les laver. Plus loin, un des rares marchands de journaux étale la « une » du Parisien : le Maire de la Ville a laissé un trou de 200 000 euros dans les caisses de la fédération de son parti. Les berges de l’Oise oscillent entre friches industrielles à perpétuité et parkings sans fins. Le bruit lancinant de la circulation indique que la ville est encore vivante.
Du train qui s’enfuit vers la capitale, travelling sur les tours des hauts de la ville. Enveloppées d’une lumière jaune de la journée finissante, zoom sur les tours des hauts de la ville. Une fenêtre s’allume, un histoire commence.
15:04 Publié dans Social | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : creil, social, drame
25.11.2009
Délices des classes bourgeoises et nouvellement parvenues
Vous avez certainement connu dans votre enfance un adolescent problématique, un peu en marge au collège, et qui exerçait son autorité à coups de claques ou autres petites menaces plus ou moins suivies d’effets. Moi, il s’appelait Patrick Choquet*. Ce type délaissait de ses assiduités les élèves des classes bourgeoises pour se rabattre sur mes semblables : les fils et filles de prolos « sans histoires » qui attirent moins l’attention des sociologues que le mépris des classes dominantes.
« File-moi tes patins ou je te mets une bouffe ». Près de vingt-cinq ans plus tard, ces admonestations de Patrick Choquet raisonnent encore dans ma tête comme le crissement de la glace de la patinoire de nos sorties de classe. C’était en 1982, à Pessac alouette, en Gironde.
Honte à toi Patrick.
Retournement de l’histoire. Patrick Choquet, mon icône à jamais des classes dangereuses, habite aux confins d’une région qui délaisse ses périphéries. Manœuvre dans une PME qui bat de l’aile, il claque le tiers de son Smic en frais de ses deux bagnoles. Trop loin du travail de sa femme pour n’en avoir qu’une, trop cher pour s’en servir en dehors de la semaine. Patrick n’a pas résisté à l’offre alléchante : celle d’un pavillon, ruiné par des convecteurs et chauffé à blanc au taux variable. Pas plus que son Maire, d’ailleurs.
Aussi, je lance un appel. Aux grands bourgeois bercés par le cinéma des fils et filles à papa de St Germain des près, aux névrosés de classe chahutés par leurs conflits intérieurs, maîtres des subtilités du plan en deux parties, militants des partis trop éclairés pour aller à l’essentiel : un bon geste !
Patrick et sa famille sont pressés.
Par leur patron, défiscalisé.
Par leurs traites, empilées.
Par leur banquier, renfloué.
Que notre vernis social se fissure pour nous rappeler ce sentiment qui nous a parcouru en fin de classe de troisième. Lui, en partance pour les filières professionnelles et nous, en « bac général »…
Patrick, t’es con. Je t’avais dit de me laisser mes patins.
* Le nom de Patrick Choquet a été inventé pour préserver l’anonymat de ce monstre.
23:41 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : classe sociale, csp, vie quotidienne
03.11.2009
Sortie de dépression dans le Paris-Amiens
L'édito de "La Tribune" est sans appel : alors que la France et l'Allemagne s'extirpent de la dépression, l'Angleterre garde un vague souvenir du milieu des années 80.
A cette époque, j’entrais au lycée en même temps que je découvrais les bienfaits du Thatchérisme, expérimenté sur des millions de familles prolétaires.
Dans mon train, je referme le journal et m'assoupis, bercé par le balancement du wagon de seconde classe Paris-Amiens.
Quatre semaines payées au trois-quart par le Comité d’entreprise de l’usine de mon paternel. Un séjour pseudo linguistique à Whistable, charmante bourgade connue pour ses huîtres, près de Canterbury, Kent.
Un été 1985.
A peine descendu du bus qui m’emmenait dans une famille d'accueil, j'étais coursé avec quelques autres nuls en anglais par des zonards vissés sur des mobs pourries. Dérapant autour de nous, malheureux lycéens, encore terrorisés par le souvenir du massacre du stade du Heysel, quelques semaines plus tôt. Accueillis à cœur ouvert par des familles sans le sou, trouvant dans cette hospitalité co-organisée par la CGT et le Trade Union local, une occasion de diversifier leurs maigres allocations.
Ma famille à moi : une mère faisant 15 ans de plus que son âge, vivant seule avec son fils que j’avais pris dans un premier temps pour son mari tant il était déjà assez abîmé : 25 ans à peine. 70 à eux deux. Le double au moins, vu de mes 16 ans.
Deux jours pour s’acclimater à la bande du quartier, recluse dans une zone d’habitation.
Mon lieu de villégiature : des centaines de pavillons en briques rouge, rangés en damiers avec, pour chacun d'eux, un jardinet d'appoint pour la bouffe.
Des maisons-boites à chaussures. Une porte d'entrée qui ouvre sur un escalier systématique desservant la pièce à manger, à dormir et à regarder la télé, les chambres à l’étage, une salle de bains aux normes, pour les familles d’accueil seulement.
La Gare du Nord s'éloigne maintenant et, somnolent, je suis à peine secoué par un rire intérieur : concours de crachats de ma joyeuse bande sur le téléviseur familial dés qu'elle entrevoyait la Reine dans la petite lucarne. Pire, quand c'était la Premier ministre qui se pointait.
Des parties de déconnes comme faire exploser des poubelles au bord de la Tamise, cacher un petit jusqu'à rendre sa mère folle, monter sur des toits en terrorisant des passants complices : rien de bien grave. Des nuits de télé à remater en boucle un film culte, des gamins de 4 ans sur les genoux, toujours avec la pêche, des mères clopes aux becs et l'œil torve, des centaines de bières toujours à portée. Une leçon d'éducation par John Landis qui redessine un rare quartier potable du lointain Londres.
Cette Angleterre-là, faite de violences sourdes sur ses classes populaires, de chômage massif et de relégation, j’ai fini par la ranger dans la case des meilleurs souvenirs d'adolescence.
Des « fukin’ » aux voix rauques féminines, des tartines-tomates au beurre de cacahuète faute d'autre chose, des desserts impossibles à la copine folle du groupe « Wham » qui collectionnait des éphèbes, collés dans son carnet de notes...je passe Creil sans m'en apercevoir.
Quelques pensées fugaces de cette époque se résument le plus souvent à des courses sur la plage, des coupes de cheveux de Lady Di portées par des centaines de milliers de filles plus ou moins jeunes et jolies. Du haut d'une des plus vieille cathédrale de la chrétienté, elles dessinent des vagues dans les rues de Canterbury. Une ville figée au moyen âge, débordant de ses étudiants en uniformes capés et cannés. Ici, les différences de classe se portent en trophées. Un jeune aristocrate entrant dans l'université prestigieuse de la Cité menace de son bâton quand je lui barre involontairement le passage. Sa plastique m'impressionne : le beurre de cacahuète l'a visiblement moins marqué que mes congénères. Je m'écarte un peu, effrayé, en respectant l'ordre naturel des choses.
Un an plus tard, la veille du Bac philo. Ennis et Shaun, le fils de ma famille d’accueil et un de ses potes, débarquent chez moi. 23 heures passées et pas le moindre signe de venue préalable. Ils avaient vendu leur téléviseur pour se payer l’aller sur Bordeaux et ne s'étaient pas encombrés de ces futilités bourgeoises. Nous nous tombons dans les bras : une vraie source d'inspiration pour l'épreuve du lendemain.
De leur bref séjour, une course bruyante dans la rue commerçante principale, la radio poussée le matin jusqu'à provoquer la réprobation de nos voisins, une larme versée par Ennis au moment du barbecue. Avec de la vraie viande partagée avec un père, une mère, un frère : le bonheur introuvable dans la banlieue rouge de Whistable.
L’évocation de l’an passé qu’on ne retrouverait jamais puis des adieux sans illusions.
Et cette mélodie fulgurante du groupe post-punk qui résonne encore dans Bordeaux, l'anglaise. A jamais, capitale de la new-wave et celle de mon adolescence.
Des familles d'outre-Manche viennent en foule flâner sur les berges de la Somme. Je les entends dans mon trajet domicile-travail. Mélange de rêveries et d’époques : juste après Creil, quelques confrontations entre l'Angleterre installée et la misère Picarde. Ici aussi, l'espérance de vie est un peu plus basse qu'ailleurs, l'alcoolisme, un peu plus haut.
Au son d'un mp3 au volume trop fort, une remontée nostalgique pas très saine. Je me souviens que mes pauvres amis dansaient avec une certaine classe sur le son de ce groupe New romantic.
Ennis a vendu tout ce qu’il avait pour monter son entreprise de lavage de carreaux. Plus jamais entendu parler. Des éclats de rires dévoilant des dentitions aléatoires, des amitiés fraternelles, le quotidien à remplir à coups de larcins pour fuir un futur improbable. C’est dans un tiroir du bonheur que j’ai définitivement rangé 1985.
Cette année-là, un pays s'écroulait. Le conservatisme à l'état brut avait décidé de restructurer l'industrie minière et tout le reste. Les familles organisaient la solidarité ouvrière en distribuant des portions de légumes frais. Le soir entre gens de la mêmes classes, nous passions quelques nuits dans le cimetière de whistable. En rejouant notre clip préféré, nous mations, allongés, les étoiles.
L'Angleterre : la depression à perpétuité?
Fort heureusement, les amortisseurs sociaux du modèle français repoussent toujours plus loin l'horreur du modèle britannique, à jamais enfoui dans nos fantasmes de la réussite hexagonale.
00:12 Publié dans classé X, Perso, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jean-marc pasquet, 1985, vacance, codes sociaux



