03.11.2009

Sortie de dépression dans le Paris-Amiens

L'édito de "La Tribune" est sans appel : alors que la France et l'Allemagne s'extirpent de la dépression, l'Angleterre garde un vague souvenir du milieu des années 80.

A cette époque, j’entrais au lycée en même temps que je découvrais les bienfaits du Thatchérisme, expérimenté sur des millions de familles prolétaires.

Dans mon train, je referme le journal et m'assoupis, bercé par le balancement du wagon de seconde classe Paris-Amiens.


Quatre semaines payées au trois-quart par le Comité d’entreprise de l’usine de mon paternel. Un séjour pseudo linguistique à Whistable, charmante bourgade connue pour ses huîtres, près de Canterbury, Kent.

Un été 1985.

A peine descendu du bus qui m’emmenait dans une famille d'accueil, j'étais coursé avec quelques autres nuls en anglais par des zonards vissés sur des mobs pourries. Dérapant autour de nous, malheureux lycéens, encore terrorisés par le souvenir du massacre du stade du Heysel, quelques semaines plus tôt. Accueillis à cœur ouvert par des familles sans le sou, trouvant dans cette hospitalité co-organisée par la CGT et le Trade Union local, une occasion de diversifier leurs maigres allocations.

Ma famille à moi : une mère faisant 15 ans de plus que son âge, vivant seule avec son fils que j’avais pris dans un premier temps pour son mari tant il était déjà assez abîmé : 25 ans à peine. 70 à eux deux. Le double au moins, vu de mes 16 ans.

Deux jours pour s’acclimater à la bande du quartier, recluse dans une zone d’habitation.

Mon lieu de villégiature : des centaines de pavillons en briques rouge, rangés en damiers avec, pour chacun d'eux, un jardinet d'appoint pour la bouffe.

Des maisons-boites à chaussures. Une porte d'entrée qui ouvre sur un escalier systématique desservant la pièce à manger, à dormir et à regarder la télé, les chambres à l’étage, une salle de bains aux normes, pour les familles d’accueil seulement.

La Gare du Nord s'éloigne maintenant et, somnolent, je suis à peine secoué par un rire intérieur : concours de crachats de ma joyeuse bande sur le téléviseur familial dés qu'elle entrevoyait la Reine dans la petite lucarne. Pire, quand c'était la Premier ministre qui se pointait.

Des parties de déconnes comme faire exploser des poubelles au bord de la Tamise, cacher un petit jusqu'à rendre sa mère folle, monter sur des toits en terrorisant des passants complices : rien de bien grave. Des nuits de télé à remater en boucle un film culte, des gamins de 4 ans sur les genoux, toujours avec la pêche, des mères clopes aux becs et l'œil torve, des centaines de bières toujours à portée. Une leçon d'éducation par John Landis qui redessine un rare quartier potable du lointain Londres.


Cette Angleterre-là, faite de violences sourdes sur ses classes populaires, de chômage massif et de relégation, j’ai fini par la ranger dans la case des meilleurs souvenirs d'adolescence.

Des « fukin’ » aux voix rauques féminines, des tartines-tomates au beurre de cacahuète faute d'autre chose, des desserts impossibles à la copine folle du groupe « Wham » qui collectionnait des éphèbes, collés dans son carnet de notes...je passe Creil sans m'en apercevoir.

Quelques pensées fugaces de cette époque se résument le plus souvent à des courses sur la plage, des coupes de cheveux de Lady Di portées par des centaines de milliers de filles plus ou moins jeunes et jolies. Du haut d'une des plus vieille cathédrale de la chrétienté, elles dessinent des vagues dans les rues de Canterbury. Une ville figée au moyen âge, débordant de ses étudiants en uniformes capés et cannés. Ici, les différences de classe se portent en trophées. Un jeune aristocrate entrant dans l'université prestigieuse de la Cité menace de son bâton quand je lui barre involontairement le passage. Sa plastique m'impressionne : le beurre de cacahuète l'a visiblement moins marqué que mes congénères. Je m'écarte un peu, effrayé, en respectant l'ordre naturel des choses.


Un an plus tard, la veille du Bac philo. Ennis et Shaun, le fils de ma famille d’accueil et un de ses potes, débarquent chez moi. 23 heures passées et pas le moindre signe de venue préalable. Ils avaient vendu leur téléviseur pour se payer l’aller sur Bordeaux et ne s'étaient pas encombrés de ces futilités bourgeoises. Nous nous tombons dans les bras : une vraie source d'inspiration pour l'épreuve du lendemain.

De leur bref séjour, une course bruyante dans la rue commerçante principale, la radio poussée le matin jusqu'à provoquer la réprobation de nos voisins, une larme versée par Ennis au moment du barbecue. Avec de la vraie viande partagée avec un père, une mère, un frère : le bonheur introuvable dans la banlieue rouge de Whistable.

L’évocation de l’an passé qu’on ne retrouverait jamais puis des adieux sans illusions.

Et cette mélodie fulgurante du groupe post-punk qui résonne encore dans Bordeaux, l'anglaise. A jamais, capitale de la new-wave et celle de mon adolescence.


Des familles d'outre-Manche viennent en foule flâner sur les berges de la Somme. Je les entends dans mon trajet domicile-travail. Mélange de rêveries et d’époques : juste après Creil, quelques confrontations entre l'Angleterre installée et la misère Picarde. Ici aussi, l'espérance de vie est un peu plus basse qu'ailleurs, l'alcoolisme, un peu plus haut.

Au son d'un mp3 au volume trop fort, une remontée nostalgique pas très saine. Je me souviens que mes pauvres amis dansaient avec une certaine classe sur le son de ce groupe New romantic.


Ennis a vendu tout ce qu’il avait pour monter son entreprise de lavage de carreaux. Plus jamais entendu parler. Des éclats de rires dévoilant des dentitions aléatoires, des amitiés fraternelles, le quotidien à remplir à coups de larcins pour fuir un futur improbable. C’est dans un tiroir du bonheur que j’ai définitivement rangé 1985.

Cette année-là, un pays s'écroulait. Le conservatisme à l'état brut avait décidé de restructurer l'industrie minière et tout le reste. Les familles organisaient la solidarité ouvrière en distribuant des portions de légumes frais. Le soir entre gens de la mêmes classes, nous passions quelques nuits dans le cimetière de whistable. En rejouant notre clip préféré, nous mations, allongés, les étoiles.

L'Angleterre : la depression à perpétuité?

 

Fort heureusement, les amortisseurs sociaux du modèle français repoussent toujours plus loin l'horreur du modèle britannique, à jamais enfoui dans nos fantasmes de la réussite hexagonale.

 

16.05.2008

Une trilogie Française : Fadela, 34 ans...

Fadela fait des ménages. C’est sa profession.

Cela commence à 4h45 dans un immeuble d’assurance à la Défense. Cela implique qu’elle se lève vers 3 heures.

Fadela dit qu’elle a de la chance par rapport à ses collègues. Son trois pièces est en bout de ligne de RER, à « seulement » 45 minutes de son premier lieu d’embauche.

Puis elle embraye à 6h dans une chaîne de salle de sport, à côté de Nation. Avec un peu d’avance sur son heure, elle pique parfois un somme de 10 minutes à même le sol, juste à côté des douches des vestiaires femme.

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7h15. Fin de sa première journée. Elle croise les premiers clients du gymnase. Il y en a un qui est gentil. Il lui dit toujours bonjour en arrivant. Elle refile chez elle, voit défiler Paname du train. Elle aime bien cela. 8h. Elle arrive juste pour lever ses trois enfants quand ils prennent la classe à 9 heures. .Sinon, c’est sa voisine qui s’en occupe ou sa sœur, c’est selon.Toilettes.

10 heures. Les courses, en voiture puis direction l’hypermarché de son agglomération, pour un mi-temps. Fin d’après-midi : là, elle va chercher systématiquement sa progéniture. Le collège est excentré, il faut reprendre la bagnole qui commence à rendre l’âme. Goûter. Pas d’aide pour les devoirs : Fadela s’est arrêtée au primaire. C’est le plus grand qui s’occupe des autres.

Difficile de tenir ces trois-là. Vers 19 heures, Fadela pique déjà du nez. Demain, c’est rebelote. Coucher à 20h30 au plus. Le petit reste souvent devant la télé. Il doit dormir dans la même chambre que sa sœur plus âgée d’un an. Disputes fréquentes. Difficultés pour se concentrer à l’école. Le plus grand, Karim, va chez ses copains. Il a promis de rentrer avant le coucher de sa mère. L’adolescence arrive. Les emmerdes aussi. Il sait qu’il est « pas comme les autres ». Déjà, le boulot de sa mère, mais là, on lui a déjà fait la gueule dans les boîtes du coin pour son stage de fin de troisième.

La fin du mois arrive, c’est pas dommage.

Salaire net, 950 Euros à tout casser. Les allocs n’arrivent pas à 45O Euros au total. C’est pratiquement tout côté recettes. Pas droit aux APL. L’année de la base de calcul, les revenus de Fadela étaient justes au-dessus du plafond. Fadela dit qu’elle n’est pas à plaindre, qu’« il y a plus malheureux »..

Dés le 2 du mois, il faut en sortir 700 pour le loyer sec, rajouter les charges.
A peu prés 100 Euros par semaine pour la bouffe. Trois bricoles. Ne pas s’écarter. Souvent des pâtes, une fois pare semaine de la viande, jamais de fruits, très peu de légumes. Ce mois-ci, ça ne va pas passer. Il va falloir choisir entre la bagnole et la facture d’électricité. Putain de convecteurs. Le mois prochain, on éteindra tout après le lever des drôles. Impossible de renoncer au RER ou c’est la fin. Or, il faut penser à changer les chaussures de la petite, régler la note de la cantine, avancer la piscine…

Il va falloir arrêter le Mac-Do le samedi.

15.02.2007

Marié, deux enfants, licencié...

En quête de capacité de production, le groupe Core entrait en 2002 dans le capital du producteur de plomb, Metalgroup. Pénalisée par la baisse des cours du zinc, accablée par une somme de « problèmes techniques », la situation financière de Métalgroup se dégrade rapidement. La maison-mère finit par reprocher à sa « fille » sa triste situation et agite la menace du dépôt de bilan. En janvier 2003, le coup de grâce est donné à l’entreprise, placée sous redressement judiciaire. Core refuse alors d’assumer ses responsabilités sociales et écologiques en arguant de sa position d’actionnaire minoritaire même si celle-ci lui a permis d’assurer le contrôle effectif de Métalgroup.

830 salariés sont alors menacés par une fermeture sans plan social. Beaucoup sont ouvriers peu qualifiés et peu mobiles. Pour certains d’entre eux, des problèmes de santé liés à leur travail viennent se greffer. L’Etat va même devoir se fader la dépollution du site. Pour tous, la colère liée à l’impuissance des politiques à trouver des solutions concrètes et durables, une fois passée les protestations de rigueur et l’intérêt de l’actualité. Les venues du sous-préfet s’espacent…

La menace est mise à exécution début 2004.
Deux ans plus tard, Joël, 52 ans, arrive en fin de droits. La cellule de reclassement ne lui a pas été utile, il n’a rien trouvé dans son périmètre sauf un peu d’intérim. Revendre la maison s’expatrier, tout ça, pas facile, déjà. Mais là, sans rien de solide…
Pourtant, les gars de la CFDT lui avaient dit : « tu dois signer un congé de conversion, au moins, tu pourras faire des essais dans d’autres boites tout en conservant pendant un an tes droits ».
Il a écouté les plus forts en gueule : toucher tout de suite un plus gros chèque de départ, c’était tentant et cela permettait de solder les traites de la maison.

Les mois vont être difficile avec le RMI et le petit temps partiel de sa femme. Avec elle, cela ne colle plus vraiment. Depuis quelque temps, ils font chambre à part…
Les enfants sont encore à charge. Le plus grand veut entrer à la fac mais ne sait pas trop quelle voie choisir. Vu le merdier en ce moment, il se dit qu’un IUT ou un BTS pourraient peut-être faire l’affaire. Mais rien n’est à côté et les 1000 euros de « chèque rentrée » du conseil régional ne vont pas suffire.
L’autre jour, Joël s’est fait tirer sa bagnole. On l’a retrouvé trois jours après dans un terrain vague. Carbonisée. Cette fois, c’est fini. Il n’ira plus voter pour le soce du coin. Pour la première fois depuis que les gars du Front font la sortie du supermarché, Joël s’est étonné de ne pas jeter leur tract.
Et puis, à force, on finit par les connaître. Ils ont toujours ce petit mot sympa avant de glisser leur papier entre deux packs de yaourt.
Le temps est orageux et étonnement chaud. Le vent souffle fort. Un trait de lumière perce un cumulus sombre. A la sortie du parking, le petit monté sur les épaules de son père reste scotché sur la vision de deux corbeaux qui se disputent un bout d’abat.

17.01.2007

Le "Libé" de lundi dernier annonce le premier loft politique virtuel

Fluctuat, le magazine culturel en ligne lance aujourd’hui Partis de campagne, un blog qui réunit sept militants des différents partis en lice pour la présidentielle. Avec Bruno, militant UDF, Auvergnat d’origine, qui a fait des études d’urbanisme, Quentin, militant PS, étudiant en sociologie, Pierre, militant UMP, qui mène des études de sciences politiques et vient du Sud, Jean-Marc, militant vert qui a fait des études administratives, Adrien, originaire d’Amiens, qui milite au PCF et Yves qui milite à la LCR après plusieurs années passées au DAL, l’association du droit au logement. Seule fille du lot, Marie Adélaïde, étudiante en droit milite pour le FN et dit faire partie de la « génération 21 avril 2002 ».

« L’idée, c’est de faire cohabiter dans un même espace les différentes tendances, les posts des militants s’afficheront dans l’ordre d’arrivée sur la même page, explique le responsable Daniel de Almeida. Les blogs politiques pullulent mais chacun défend sa position dans son coin, ils sont partisans, prêchant à des convaincus, sans qu’il y ait de dialogue ou de confrontation des idées entre les courants. » Les jeunes militants ont été recrutés par le biais de connaissances ou l’entremise des fédérations. « Nous avons privilégié les militants de base, qui sont familiers des nouveaux médias et disponibles » précise le chef de la rubrique politique. Les sept blogueurs encartés ont carte blanche pour raconter leur campagne. « On leur a demandé de donner leur point de vue personnel et de ne pas se faire les porte-voix de la communication politique de leur parti, sinon, ça risque de devenir vite très ennuyeux », commente le responsable. A bon entendeur...

Partis de campagne complète le blog politique de Fluctuat qui décrypte l’actualité de la campagne, éclairé par une partie magazine et un forum. En attendant, on peut toujours se régaler avec les chansons des campagnes passées

13.01.2007

Secrets de famille parce que c'est samedi soir

Il y a eu ce mariage.

Déjà qu’à l’approche de la trentaine, ca craignait un peu, mais là…

A la veille de la cérémonie, patatras. Vas te faire foutre. La mariée annonce qu’elle se barre, comme ça, sans raison.

On avait pourtant tout prévu : la maison louée par trop loin de celle des beaux-parents, la cuisinière, un splendide jeu de serviettes et ses gants assortis, tout le bastringue de la cuisine, les tasses et cuillères, un chien.

Par terre.

C’est quoi ce bordel ? Putain, je me suis pris une de ces rouste quand j’ai posé la question.

Il semble que la mariée ait couchée avec les boches en 42, qu’elle a eu deux trois copines gouines en 46, entretenue une relation avec un commerçant juif et communiste pendant quelque temps aussi, juste avant l’Algérie. Ce sans quoi elle a remis le couvert avec un "bougnoule" dans les Aurès qui plus est domestique de sa relation militaire du moment. La liste.

En 1962, on avait déjà atteint le quota.

30.12.2006

Conte de noël (2), la course

Un cageot. Il en saisit un qu’il s’agit de livrer comme chaque jeudi aux Delmas.

Mais cette fois, c’est vendredi en raison de l’empêchement exceptionnel du visiteur du soir, la veille.

Une famille Bordelaise qui dispense par ailleurs l’éducation religieuse à leur fils.

La course est gratuite. Elle compense le temps passé par la Mère Delmas à la catéchèse du petit. Elle évite à cette veuve le trajet jusqu’à l’épicerie, la file à la caisse et le port des victuailles. La livraison lui fera la semaine. On sonne à l’entrée de l’appartement Bourgeois d’un beau quartier de la Ville. Tout est calme et sans passage. Le pavé vernuré marque un écho sec sous les pas même quand il a plu.

Il faut toujours attendre une bonne minute avant que la vieille vienne ouvrir. Parfois, se reprendre à plusieurs fois sur la sonnerie, voire frapper de la main en fer adossée à la porte.

La Delmas est toujours d’une humeur froide et courtoise. Elle fait rentrer ses coursiers, le père accompagné du fils, leur fait déposer le cageot sur le guéridon de l’entrée. Elle pointe le contenu grâce à une liste immuable écrite sur un papier craquelé.

Le père lui indique les primeurs à consommer le plus rapidement, souligne les variations de prix intervenues « à cause de l’inflation ». Il lui donne connaissance des nouveaux produits –rares- mais la Delmas aime à être au fait des nouveautés dont elle fait rarement l’acquisition.

Par quel tour de passe-passe arrive-t-elle à déposer dans le cendrier de l’entrée la pièce de cinq Francs qui récompense la course ? Est ce dans le laps de temps qui sépare notre passage dans sa cuisine pour lui faire signer la facture et le moment où elle nous fait ses politesses en nous raccompagnant sur le seuil de la porte ?

Cette fois, le mystère n’aura pas lieu. Dehors, je demande à mon Père si c’est lié au fait que nous avons livré avec un jour de retard.

- Celui qui court le plus vite !

Nous rentrons au pas de course jusqu’au passage clouté qui fait face au commerce familial. Il fait nuit. Nous sommes hilares. L’émission de « variétés » va bientôt commencer.

On est bien.medium_Sidi_Bou_SaO_770_d_fenI_769_tre_03.jpg

28.12.2006

Conte de Noël

De l’aspect formel.

Le papier en tête est blanc, de petit format, les lignes sont apparentes. L’écriture est appliquée et légèrement penchée vers la droite. Les formules de début et de fin sont connues par cœur.

Ce vieil enculé de notaire doit ouvrir notre courrier en pensant que c’est le préfet qui le requête. Un Haut fonctionnaire, étranger aux règles de présentation formelle, aux dimensions du papier à lettre et au sur-lignage bien connu des écoliers et de nos arrières grand père.

Le Père n’a pas achevé de former sa première lettre qu’elle est déjà bonne pour le panier. Des dizaines de courriers sans accusés de réception, construits à coups de centaines d’heures d’écriture pour finir en pot de vin partagé avec notre avocat.

Membre du Barreau de Bordeaux et du Lion’s Club. Adhérent assermenté des réceptions à la Mairie ou aux kermesses de l’école catholique. C’est un notaire du cru.

Il vient passer à la maison ce soir, après la fermeture du petit commerce familial. « A l’heure du café » même si il n’est pas, ici, coutumier d’en prendre.

A 20 heures précises, il pénètre dans notre cuisine-salle à manger qui fait aussi salle d’eau.

Nous avons mangé deux heures plus tôt afin qu’il ne nous surprenne pas faire la vaisselle. La mère a même fermé l’épicerie avant la normale. Le père est rentré vers 17 heures de l’usine, a repoussé au lendemain toutes les livraisons auprès des particuliers. Il s’est tout de suite affairé à faire les comptes du jour, puis à la fermeture du magasin, pour se consacrer enfin à rassembler tous les papiers de l’affaire.

Le gros Monsieur s’assit sans qu’on lui demande et sort de sa serviette un dossier dans une chemise rouge vif. Il ressemble à un docteur et en a le sérieux. Il va nous soigner. Les présentations sont expédiées.

On a demandé au fils d’aller dans sa chambre « faire ses devoirs ». Il s’exécute et, assis devant sa table de travail, devine au travers de la cloison le son de voix de désaccord. Une senteur forte transperce les murs. Dans le couloir qui mène vers la chambre du fils, des volutes d’une consistance inhabituelle donnent à la lumière de l’ampoule une couleur indistincte. Le fils dessine machinalement des cercles sur un papier de brouillon mais c’est l’autre côté du mur qui capte son attention.

Au bout de quelques minutes, un silence traverse toute la maison. Juste après, le bruit des chaises dont les pieds s’entrechoquent signalent la fin des palabres. C’est ce moment que le fils choisit pour regagner la cuisine-salle à manger qui fait aussi salle d’eau.

Le visage des parents est blanc et marqué par un rictus de politesse destiné au gros Monsieur. La grimace se devine d’autant mieux qu’elle est vue en contre plongée.

Le costume du notaire est d’une étoffe jamais vue. Les lignes qui le traversent lui donne une minceur et une élégance qui ne sont pas les siennes. Il se tient droit et parle d’une voix rayée et forte. La fumée vient de lui et laisse encore une empreinte forte dans l’air. La serviette est calée sous une aisselle alors que son autre bras dessine des cercles. Ses gros doigts s’agitent nerveusement et contredisent le ton assuré des phrases assénées. Il s’engouffre dans les derrières du magasin et cherchent nerveusement la sortie. Il n’a pas vu le fils qui le suit et dans lequel il a manqué de se vautrer.

Les parents sont sans réponse. Leur tête acquiesce vaguement aux promesses de nouveaux rendez-vous.
Il fuit.

Des débuts de phrases sont lancés d’une voix blanche et trébuchante. Le père cherche ses mots en reprenant certains vocabulaires du gros Monsieur dont ils n’ont pas compris la signification exacte. Il implore grossièrement un sentiment de complaisance de sa part.

Il faudra encore raquer pour la jouissance des murs. Le notaire a suggéré une enveloppe pour déboucler la situation. Sans cela, il sera impossible d’installer un téléphone et pis encore, de casser une demi cloison pour agrandir la surface d’entreposage. A répartir entre toutes les parties. L’avocat de la famille qui n’a pas souhaité se déplacer et un employé « bien placé » d’un organisme consulaire sont compris dans cette prébende. Il faut pourtant s’y résoudre. Sans ces quelques aménagements, c’est la vie qui sera impossible au magasin et probablement une perte sèche de chiffre d’affaires.

- Quelle cochonnerie ce cigare !

Le père ne se remet pas de l’odeur persistante qui flotte encore dans son commerce et gueule.

- T’es vraiment qu’une merde.

C’est une bonne conclusion. Une heure pour en arriver là. Point final de la mère à son mari devant le fils.

La nuit n’a pas suffi à évacuer cette « saloperie » d’odeur de cigare. Les cageots de livraison sont broyés sur les bords et subissent les contrecoups de la contrariété paternelle. Plus cette nausée persistante depuis la veille. Une digestion difficile et le remord éternel d’avoir sa vie là.

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