03.11.2009
Sortie de dépression dans le Paris-Amiens
L'édito de "La Tribune" est sans appel : alors que la France et l'Allemagne s'extirpent de la dépression, l'Angleterre garde un vague souvenir du milieu des années 80.
A cette époque, j’entrais au lycée en même temps que je découvrais les bienfaits du Thatchérisme, expérimenté sur des millions de familles prolétaires.
Dans mon train, je referme le journal et m'assoupis, bercé par le balancement du wagon de seconde classe Paris-Amiens.
Quatre semaines payées au trois-quart par le Comité d’entreprise de l’usine de mon paternel. Un séjour pseudo linguistique à Whistable, charmante bourgade connue pour ses huîtres, près de Canterbury, Kent.
Un été 1985.
A peine descendu du bus qui m’emmenait dans une famille d'accueil, j'étais coursé avec quelques autres nuls en anglais par des zonards vissés sur des mobs pourries. Dérapant autour de nous, malheureux lycéens, encore terrorisés par le souvenir du massacre du stade du Heysel, quelques semaines plus tôt. Accueillis à cœur ouvert par des familles sans le sou, trouvant dans cette hospitalité co-organisée par la CGT et le Trade Union local, une occasion de diversifier leurs maigres allocations.
Ma famille à moi : une mère faisant 15 ans de plus que son âge, vivant seule avec son fils que j’avais pris dans un premier temps pour son mari tant il était déjà assez abîmé : 25 ans à peine. 70 à eux deux. Le double au moins, vu de mes 16 ans.
Deux jours pour s’acclimater à la bande du quartier, recluse dans une zone d’habitation.
Mon lieu de villégiature : des centaines de pavillons en briques rouge, rangés en damiers avec, pour chacun d'eux, un jardinet d'appoint pour la bouffe.
Des maisons-boites à chaussures. Une porte d'entrée qui ouvre sur un escalier systématique desservant la pièce à manger, à dormir et à regarder la télé, les chambres à l’étage, une salle de bains aux normes, pour les familles d’accueil seulement.
La Gare du Nord s'éloigne maintenant et, somnolent, je suis à peine secoué par un rire intérieur : concours de crachats de ma joyeuse bande sur le téléviseur familial dés qu'elle entrevoyait la Reine dans la petite lucarne. Pire, quand c'était la Premier ministre qui se pointait.
Des parties de déconnes comme faire exploser des poubelles au bord de la Tamise, cacher un petit jusqu'à rendre sa mère folle, monter sur des toits en terrorisant des passants complices : rien de bien grave. Des nuits de télé à remater en boucle un film culte, des gamins de 4 ans sur les genoux, toujours avec la pêche, des mères clopes aux becs et l'œil torve, des centaines de bières toujours à portée. Une leçon d'éducation par John Landis qui redessine un rare quartier potable du lointain Londres.
Cette Angleterre-là, faite de violences sourdes sur ses classes populaires, de chômage massif et de relégation, j’ai fini par la ranger dans la case des meilleurs souvenirs d'adolescence.
Des « fukin’ » aux voix rauques féminines, des tartines-tomates au beurre de cacahuète faute d'autre chose, des desserts impossibles à la copine folle du groupe « Wham » qui collectionnait des éphèbes, collés dans son carnet de notes...je passe Creil sans m'en apercevoir.
Quelques pensées fugaces de cette époque se résument le plus souvent à des courses sur la plage, des coupes de cheveux de Lady Di portées par des centaines de milliers de filles plus ou moins jeunes et jolies. Du haut d'une des plus vieille cathédrale de la chrétienté, elles dessinent des vagues dans les rues de Canterbury. Une ville figée au moyen âge, débordant de ses étudiants en uniformes capés et cannés. Ici, les différences de classe se portent en trophées. Un jeune aristocrate entrant dans l'université prestigieuse de la Cité menace de son bâton quand je lui barre involontairement le passage. Sa plastique m'impressionne : le beurre de cacahuète l'a visiblement moins marqué que mes congénères. Je m'écarte un peu, effrayé, en respectant l'ordre naturel des choses.
Un an plus tard, la veille du Bac philo. Ennis et Shaun, le fils de ma famille d’accueil et un de ses potes, débarquent chez moi. 23 heures passées et pas le moindre signe de venue préalable. Ils avaient vendu leur téléviseur pour se payer l’aller sur Bordeaux et ne s'étaient pas encombrés de ces futilités bourgeoises. Nous nous tombons dans les bras : une vraie source d'inspiration pour l'épreuve du lendemain.
De leur bref séjour, une course bruyante dans la rue commerçante principale, la radio poussée le matin jusqu'à provoquer la réprobation de nos voisins, une larme versée par Ennis au moment du barbecue. Avec de la vraie viande partagée avec un père, une mère, un frère : le bonheur introuvable dans la banlieue rouge de Whistable.
L’évocation de l’an passé qu’on ne retrouverait jamais puis des adieux sans illusions.
Et cette mélodie fulgurante du groupe post-punk qui résonne encore dans Bordeaux, l'anglaise. A jamais, capitale de la new-wave et celle de mon adolescence.
Des familles d'outre-Manche viennent en foule flâner sur les berges de la Somme. Je les entends dans mon trajet domicile-travail. Mélange de rêveries et d’époques : juste après Creil, quelques confrontations entre l'Angleterre installée et la misère Picarde. Ici aussi, l'espérance de vie est un peu plus basse qu'ailleurs, l'alcoolisme, un peu plus haut.
Au son d'un mp3 au volume trop fort, une remontée nostalgique pas très saine. Je me souviens que mes pauvres amis dansaient avec une certaine classe sur le son de ce groupe New romantic.
Ennis a vendu tout ce qu’il avait pour monter son entreprise de lavage de carreaux. Plus jamais entendu parler. Des éclats de rires dévoilant des dentitions aléatoires, des amitiés fraternelles, le quotidien à remplir à coups de larcins pour fuir un futur improbable. C’est dans un tiroir du bonheur que j’ai définitivement rangé 1985.
Cette année-là, un pays s'écroulait. Le conservatisme à l'état brut avait décidé de restructurer l'industrie minière et tout le reste. Les familles organisaient la solidarité ouvrière en distribuant des portions de légumes frais. Le soir entre gens de la mêmes classes, nous passions quelques nuits dans le cimetière de whistable. En rejouant notre clip préféré, nous mations, allongés, les étoiles.
L'Angleterre : la depression à perpétuité?
Fort heureusement, les amortisseurs sociaux du modèle français repoussent toujours plus loin l'horreur du modèle britannique, à jamais enfoui dans nos fantasmes de la réussite hexagonale.
00:12 Publié dans classé X, Perso, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jean-marc pasquet, 1985, vacance, codes sociaux
25.08.2009
Le Floreal fait de la résistance
A deux pas de chez moi, le « Floréal ».
Un café encore popu dans ce Belleville à cheval sur trois arrondissements de l'est parisien qui se bobo-îse à grande vitesse.
Ici, c’est encore « ambiance Dédé ». Le patron distribue sur son zinc immense des bières à l’hectolitre. Un coin fait aussi tabac. Mais la clientèle vient beaucoup pour les jeux, gratouille et autres « morpion ». Le matin, j’y prends parfois le kawa avant de me taper la gare du Nord et mes 3h30 de trajet quasi quotidien. L’atmosphère y était déjà enfumée à cette heure matinale avant l'interdiction. Des écrans en plasma donnent les résultats du tiercé, passent l’info en boucle ou des clips du genre :
Le cadre avec enfants, poussé par la spéculation immobilière, se déplace en meute vers les sources foncières de l’est de la capitale. Les loyers y sont encore (un peu) moins chers. Au rythme des vacances d’appartements, la substitution de populations s’opère. Chassant un peu plus chaque jour les ouvriers, petits employés, vieux et jeunes sans le sou et autres artistes vers la première, seconde, troisième couronne…
Cette « gentrification » est presque palpable. Dans mon immeuble, la cohabitation entre le popu qui parle fort et le bobo qui chuchote se fait progressivement en faveur d’un calme endogame. Juste en bas, un autre café « Dédé » a fait place à un bar branchouille avec dj.
Le Floréal fait de la résistance.
Il est fort, ce patron.
15:29 Publié dans Municipales Paris 2008, Perso, Politique, politiques publiques | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : belleville, paris, populaire, floréal, gentrification, bb brune, les verts
05.08.2009
Huitième étage
Au moment où j’ai vu la porte de l’ascenseur se refermer, j’ai compris d’où venait cette appréhension. Il était encore tôt dans la matinée et je n’étais pas encore totalement remis des excès de la veille. Quand j’ai entendu son corps précipité du huitième se fracasser dans un bruit court et sourd, je me suis dit que j’aurais dû me coucher plus tôt. Dans l’affolement général, je suis allé à la machine à café, vaguement consterné. Tous les employés n’étaient pas arrivés au bureau et les plus tardifs baissaient la tête en croisant mon regard. Coupables. Les pompiers,affairés à récupérer les morceaux, ont bien mobilisé deux étages jusqu’à l’heure du déjeuner. Je me suis dit que j’aurais pu franchir la porte avant lui et me retrouver à sa place. D’une certaine façon, il m’avait encore rendu service sans être déplaisant comme à son habitude. Depuis la mort de mes parents, je ne cessais de me dire que ce genre de choses ne pouvait m’arriver. Invincible. Je compatissais avec les autres cadres de l’entreprise et nous convenions de repousser notre rendez-vous par nécessité.
Le numéro 1 m’avait invité à ce conseil d’administration pour accompagner mon supérieur. De l’autre côté de la Seine, le cabinet Capricorne décidait de sa survie dans une ultime réorganisation de son « top management ». L’organigramme s’était dégarni d’une de ces case de manière assez inattendue et il ne fallu pas quarante huit heures pour que les appétits gazouillent bruillament, sortis de ventres déjà trop bien nourris. Je me souviens des rêves pornographiques qui ont suivi les jours suivant, toujours dans des atmosphères sombres, mettant en scène la soumission feinte de mes collègues. On m’avait demandé de remplacer au pieds levé ce directeur disparu dans d’improbables circonstances et de dire, à sa place, l’exposé que j’avais donné à faire à un autre la veille de l’accident. Le thème était suffisamment du domaine stratégique pour que je puisse en finaliser la rédaction de quelques considérations personnelles. Cet enchaînement ne pouvait me conduire à me plaindre.
Dans le taxi qui me rendait à la maison mère, la radio crachait ce vieux tube que j’ai tout de suite reconnu…
De l'autre côté de la vitre un peu teintée, les grévistes de ma boite se rapprochaient et je la relevais presque totalement. Ils se déhanchaient dans ce rythme binaire entrecoupé de cuivres si caractéristiques de la French disco. Cela leur donnait une fière allure et pour tout dire, une certaine classe. J’appuyais quand même sur le bouton « baisser un peu la vitre » de sorte que je pouvais pincer le tract de circonstance en échangeant furtivement un sourire obligé. On ne connaissait pas à cette heure les raisons du crash du groupe mais le fait qu’un des responsables potentiels s’en alla d’une manière tragique avait, d’une certaine manière, rassuré tout le monde. J’avais demandé à ma secrétaire en prévision de suites de bien verrouiller le bureau du regretté directeur et de ne surtout rien toucher.
La grille du groupe Capricorne se refermait sous les vociférations.
01:40 Publié dans Perso | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : société, roman, histoire
16.08.2008
"Kadhafi m'a balancée sur le lit"
Vous faites chier aussi à vous demander si ce monsieur Kadhafi est fair-play. Et Mémona, vous vous êtes pas demandé s'il elle s'était pas habillée comme une salope, hein??
Le président bling-bling devrait poursuivre sa tournée des dictateurs.
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Bonus de DD, docteur psy.
Certains se sont étonnés de voir Khadafi en Chpaka à la russe dans la Galerie des Glaces, à Versailles....C'est qu'ils ignorent ce que c'est qu'une Psychose !
Un psychotique, n'ayant pas accès au"symbolique", une des 3 fonctions principales du psychisme, contrairement au nevrosé moyen (vous et moi), prend les mots comme on dit "Au pied de la lettre".On a dit à Khadafi qu'il allait visiter la "galerie des glaces", il s'est équipé pour, tout simplement !
13:45 Publié dans Liberté d'expression, Médias, Perso, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : mémona mintermann, kadhafi, viol
12.08.2008
François de Roubaix, l'oeuvre inachevée
François de Roubaix (1939-1975) est un compositeur et directeur musical de films.

En 10 ans de carrière, il crée un style musical aux sonorités nouvelles.
Aujourd'hui, nombre de rappeurs utilisent des samples de ses musiques. (exemple : Dernier domicile connu)
Musicien autodidacte, il découvre le jazz à l'âge de 15 ans alors que son père, Paul de Roubaix, produit et réalise des films institutionnels. Doué d'un remarquable sens de la mélodie, il travaille énormément sur les sonorités, la diversification instrumentale et les mariages entre instruments. Il fut également l'un des premiers à utiliser le synthétiseur dans la musique de films.
En pionnier, il aménage dans son appartement parisien de la rue de Courcelles un des tout premiers home studios 8 pistes dès 1972, où il travaille, finalise ou pose les bases de musiques qu'il complète ailleurs, généralement avec son fidèle ingénieur du son Jean-Pierre Pellissier (cordes, vraie batterie...).
Au début des années 1970, il connaît un passage à vide au cinéma, et se consacre davantage à la télévision pour notre grand bonheur.
Sa dernière musique de film, Le vieux fusil (1975), semblait explorer une nouvelle direction prometteuse.
Ici, en fond musical d’une des plus belles scènes, tournée au tout début alors que Noiret et Schneider ne se connaissaient qu’à peine.
Il a travaillé avec toute une génération de metteurs en scène (Robert Enrico, José Giovanni, Yves Boisset, Jean-Pierre Mocky, Jean-Pierre Melville...)
En 1976, il obtient à titre posthume le César de la meilleure musique pour le film Le Vieux Fusil
Le Vieux Fusil, joué au divan du monde lors d’un festival en 2007
Extrait d’une interview de l’ingénieur du son Jean-Pierre Pellissier, issue du journal SOUNDTRACK, mars 1998. A propos de son compagnon de travail François de Roubaix.
Se considérait-il comme un pionnier et dans quels domaines a-t-il été novateur selon vous?
Chez lui, la musique venait naturellement mais peut-être s'interrogeait-il par rapport à sa création? Novateur, il l'a été à plusieurs égards. Tout d'abord, à travers l'inimitable "son de Roubaix", auquel je revendique une modeste part, et surtout le fait qu'il inventait d'instinct des harmonies, des superpositions rythmiques qu'un musicien sorti du conservatoire n'aurait jamais imaginées. Il fut également l'un des tous premiers à utiliser le synthétiseur en France et il avait l'art de l'intégrer aux instruments acoustiques.
Dans "Chapi-Chapo", François s'est amusé avec un tuba de plongée, créant des bruits qu'il a intégrés à sa partition. Finalement, il était assez proche des techniques de musique concrète: avec lui, tous les objets étaient bons pour produire des sonorités, des bruits inattendus, qu'il manipulait ensuite à loisir. Il adorait également utiliser des instruments inhabituels qui apportaient une touche personnelle à sa musique: guimbarde, ocarina, cythare... De ses voyages à travers le monde, il ramenait toujours des instruments traditionnels dont il apprenait à jouer, qu'il employait dans ses musiques et qu'il accrochait ensuite chez lui sur ses murs. Il possédait ainsi une étonnante collection d'instruments du monde entier provenant d'ethnies très diverses.
(…)
Il aurait sans doute poursuivi ses recherches, en particulier au niveau des synthés, et pris de la maturité dans son écriture. "Le Vieux Fusil" représentait selon moi le tremplin de sa carrière et c'est précisément parce qu'il avait été un peu soulagé par le bon accueil réservé à ce film qu'il est parti aux Canaries dans le but de se ressourcer un peu. Sans cette fin précoce, je suis persuadé qu'il compterait aujourd'hui parmi les grands compositeurs du cinéma.
Il a souvent été comparé à Morricone qu'il vénérait. Lorsqu'il était amené à utiliser un instrument un peu insolite comme la guimbarde, il redoutait qu'on l'accuse de plagier les gimmicks du compositeur italien. Cependant, tous les deux étaient, malgré quelques points communs, issus de deux écoles très différentes. Compte tenu du peu de temps et de moyens dont il a disposé, François est parvenu à une qualité et à une originalité remarquables.
François de Roubaix est décédé d’un accident de plongée. Son père est venu chercher le César pour le film Le Vieux Fusil, décerné en 1976.
12:40 Publié dans Liberté d'expression, Perso, Société | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : musique, françois de roubaix, synthé
06.08.2008
Kerouac : on the road again
Cinquante ans après la publication de "Sur la route", proches et universitaires évoquent le mythe de l'écrivain Jack Kerouac.
Le 5 septembre 2007 a marqué le cinquantième anniversaire de la publication de "Sur la route", roman de Jack Kerouac emblématique de la génération d’après-guerre. Avec ses portraits vigoureux d’une jeunesse vibrante mais aussi perdue en pleine guerre froide, il a été précurseur du mouvement Beatnik et de bien des changements culturels radicaux qu’ont connu les Etats-Unis dans les années 60. Sans surprise, le mythe qui entoure Kerouac et ce roman est aussi obscur que fascinant. A l’occasion de l’anniversaire de "Sur la route", Slate s’est entretenu avec une poignée de gens qui ont bien connu Kerouac à l’époque de l’écriture du roman et juste après sa publication, et aussi avec des spécialistes de premier plan de cette période.

Joyce Johnson, auteur de Personnages secondaires, et petite amie de Kerouac à partir de 1957-1958.
Avant toute chose, "Sur la route" est un classique de la littérature américaine. C’est un livre merveilleux. Le talent et le ton si particulier de Jack ne peuvent qu’avoir du succès. Et ils restent si présents aujourd’hui. C’est ce qui était irrésistible à l’époque: dans les années 50, les gens contenaient tous leurs sentiments, et la culture n’était qu’une source d’intenses frustrations. Quand Jack a publié "Sur la route", tout comme quand Allen Ginsberg a publié "Howl et Kaddish", ce fut comme si quelqu’un avait retiré une soupape. Le public avait attendu longtemps que quelqu’un écrive toutes ces choses. Je pense que c’est pourquoi le succès a pris si rapidement.
Quand j’ai rencontré Jack, j’avais 21 ans. J’avais rencontré Allen Ginsberg via mon réseau de l’université de Columbia, quand j’étais étudiante au Barnard College. Il connaissait mon amie Elise Cowen. Allen revenait juste de San Francisco; c’était l’automne 56, et avec son amant Peter Orlovsky, ils habitaient chez Elise; Jack lui aussi rentrait de San Francisco. En janvier, Allen s’est mis en tête d’organiser un rendez-vous entre Jack et moi -pas pour la bagatelle mais parce que j’étais un oiseau rare: j'habitais seule dans mon appartement.
Un soir, alors que j’étais chez Elise, le téléphone a sonné. C’était Jack qui appelait de la 18e Rue. Il disait qu’il était dans un restau de la chaîne Howard Johnson’s et me demandait si je voulais le rejoindre. Je le reconnaîtrais à sa chemise à carreaux rouge et noire. J’étais enchantée parce que je venais de lire "Avant la route", alors que j’avais du mal à partir de chez moi -et c’était justement le thème du livre.
Tout de suite, j’ai compris qu’il était d’une trempe spéciale. Il ne ressemblait à personne à New York. Il avait un teint un peu rouge et une chevelure noire de jais. On aurait dit un homme des bois. Je l’ai trouvé étonnamment timide au début mais au fur et à mesure de la conversation, quand il a découvert que j’étais moi aussi écrivain, il a commencé à parler. Je lui ai dit que j’aimais Henry James et il n’était pas du tout d’accord avec moi.
Comme souvent, Jack était complètement fauché le soir où je l’ai rencontré. Il lui restait exactement cinq dollars. Il m’a expliqué qu’il avait entendu dire que j’avais un appartement près de l’université, a ajouté "j’adore le quartier", et m’a demandé si on pouvait monter le voir. Je lui ai répondu "si tu veux" et je me rappelle qu’on a marché jusqu’au métro, où il y avait une nouvelle pub de la TWA qui disait "Volez maintenant et payez plus tard". Alors Jack a désigné l’affiche du doigt et m’a dit que ce serait un bon titre pour mon roman.
Sterling Lord, agent de Jack Kerouac et PDG de l’agence littéraire Sterling Lord Literistic Inc.
J’avais seulement deux ans de plus que Jack. On s’est rencontré en 1951. Nous venions de milieux très différents, mais avant même que je ne lui décroche le moindre contrat, j’ai compris que cela marcherait bien entre nous. Nous avions beaucoup de respect l’un pour l’autre. On ne passait pas tant de temps que cela ensemble, mais c’était toujours intéressant d’être avec lui. C’était un homme sensible, qui prenait l’écriture au sérieux -il s’y adonnait depuis l’âge de 11 ans- même s’il savait faire montre aussi d’un délicieux et subtil sens de l’humour.
Il aimait beaucoup évoquer les écrivains célèbres du siècle précédent. Quand il en avait l’occasion, il discutait avec ma femme Cindy, diplômée de Radcliffe et très cultivée, qui partageait son intérêt pour la plupart des grands maîtres de la littérature.
Jack peignait aussi et pas mal du tout. Il a réalisé un portrait fort et marquant du Cardinal Montini (le futur pape Paul VI, ndlr), que j’ai adoré quand je l’ai vu chez lui. Immédiatement, il nous l’a prêté pour une durée indéterminée. Le cadre ne faisait pas loin d’un mètre de haut et nous l’avons accroché au milieu du salon. Le cardinal n’avait pas posé pour lui. Jack s’était inspiré d’une photo publiée dans le magazine Life.
Jack avait beaucoup de facettes différentes. Après que Gallimard, la célèbre maison d’édition française, a acheté les droits de "Sur la route", Claude Gallimard, le patron, s’est rendu à New York et a invité Jack et sa mère à déjeuner. Jack parlait son français du Canada évidemment et il a passé le plus clair de la soirée à expliquer à l’illustre éditeur que c’était lui qui ne s’exprimait pas correctement. J’ai toujours regretté de ne pas avoir été là.
Carolyn Cassady, artiste, auteur de "Sur ma route", ex-femme de Neal Cassady (compagnon de route de Kerouac, NdT), et à l’origine du personnage de Camille dans "Sur la route".
Jack était beau. Un portraitiste -enfin, moi du moins- remarque toujours ce genre de choses. Dans "Sur la route", il écrit que Bill Tomson m’a ramassée dans un bar et m’a amenée à l’hôtel, mais ce n’est pas vrai. Je ne vais jamais dans les bars toute seule. C’est lui que Neal a conduit à l’hôtel où j’habitais, pour qu’on se rencontre. Ensuite, bien sûr, il y a eu une certaine attirance entre nous, mais comme il le disait, "Neal t’a vue en premier". Il a fallu un bon moment avant qu’il ne se passe quelque chose entre nous. On croyait tous les deux à la monogamie -enfin, à l’époque.
Pendant des années, j’ai refusé de lire "Sur la route" parce que je ne voulais pas savoir ce qui s’était passé pendant ce fameux voyage. Et quand je l’ai enfin lu, j’ai trouvé que Jack avait une façon tout à fait particulière de célébrer toutes les formes de vie. Ces rivières, ces montagnes, les noms indiens, les routards... il ne jugeait rien ni personne et s’émerveillait simplement de tout ce qui était vivant. Cette glorification de la nature - ça m’a paru vraiment unique.
Notre génération réagissait aux horreurs de la Seconde Guerre Mondiale. Ce que Neal et lui essayaient vraiment de faire, à travers leurs lectures et leur mode de vie, c’était de comprendre. Que faisons-nous tous, ici-bas? A quoi sert la vie? Ils cherchaient à comprendre "ça". Et il y avait un paquet de gens que ça préoccupait aussi. Leur grande quête, c’est celle qu’on a tous, au fond. Puis les hippies sont arrivés. Ils pensaient que Jack leur avait donné la liberté de transformer le monde en chaos. Ils s’imaginaient qu’il leur donnait "carte blanche" (en français dans le texte, NdT) pour être égoïstes. C’est pour cela que Jack a voulu se noyer dans l’alcool.
Apparemment, personne ne se rend compte à quel point nous étions des gens conventionnels -tous, on avait grandi dans des maisons victoriennes. Jack était fils d’immigrés (de la vieille Europe, NdT). Neal et lui étaient de parfaits gentlemen. Ils respectaient les femmes. Ils étaient empreints de valeurs surannées.
On se méprend souvent sur le compte de Jack. Les gens s’imaginaient que c’était un poète sérieux. C’est en effet l’impression qu’il donne sur certaines photos. Mais en réalité, c’était à la fois une bombe sensuelle, un champion de football et un abruti. Il passait son temps à faire des grimaces et des voix débiles. Il lui arrivait d’être parano, mais dans l’ensemble, c’était plutôt un type espiègle. Je ne l’ai jamais vu avec un air vraiment sérieux, même s’il touchait souvent le fond. Il était terriblement complexé et timide.
Naturellement, c’est une des choses qu’il admirait chez Neal -Neal n’était que grâce et agilité. Les contraires s’attirent. Jack était le spectateur, Neal l’acteur. Evidemment, tout sort avec violence sous sa plume, parce que c’est ainsi qu’il le ressentait. Mais il n’aurait jamais pu se comporter de cette façon lui-même. Il était aussi plein de compassion et de gentillesse.
Lawrence Ferlinghetti, poète et co-fondateur de City Lights Books (célèbre librairie et maison d’édition de la culture beatnik de San Francisco, NdT).
En réalité je n’ai pas très bien connu Kerouac. J'ai passé deux jours avec lui à Big Sur (sur la côte californienne, NdT). Je lui avais prêté mon petit bungalow, pour l'aider à se libérer de l'alcool. Il a alors écrit le roman intitulé "Big Sur". Mais à part ça, je n’ai jamais vraiment traîné avec lui, sauf à la librairie. Puis on a travaillé ensemble sur deux de ses ouvrages de poésie, et pour le "Livre des Rêves". Mais tout ceci au moyen d’une correspondance minimale.
La route n’existe plus en Amérique. Reste l’énorme nostalgie de ce que c’était. C’est l’une des raisons pour lesquelles "Sur la route" est plus populaire que jamais. Kerouac écrit sur une Amérique qui n’existe plus et sur un esprit de l’Amérique qui n’existe plus.
Cet esprit de la route sans limite, qui faisait partie intégrante de la littérature américaine -on le retrouve chez Whitman, Jack London, Ginsberg, et d’autres. L’Amérique de "Sur la route", est presque une Amérique d’avant-guerre. Elle ressemble à celle du livre de Thomas Wolfe, "L’Ange exilé". C’est avec ce livre qu’on s’est vraiment compris, Kerouac et moi. Le héros s’appelle Eugene Gant. Il y a des passages merveilleux où il est décrit traversant l’Amérique, sur fond de crépuscule, et regardant cette Amérique à travers la fenêtre d’un train.
C’est plus ou moins la vision que Kerouac en avait, sauf que lui, c’était vu d’une voiture lancée à pleine vitesse. Quand Kerouac est mort, tout ce qui restait de cette époque c’était quelques vieilles gares routières poussiéreuses pour Greyhound (mythique ligne d’autocar reliant diverses villes des Etats Unis, NdT), dans des bleds paumés.
Bien sûr, "Sur la route" a d’autres immenses qualités. Le sens du récit de Jack est merveilleux -ce qu’il perdra plus tard, avec "Big Sur". Il perdra toute sa joie de vivre (en français dans le texte, NdT), sa gaîté, son côté effréné, son charme. Il ne restera rien. Quand il a écrit "Big Sur" il était vieux, et fatigué.
Charlie Peters, ex-rédacteur en chef et fondateur de la revue Washington Monthly
C’est Allen Ginsberg qui m’a présenté à Jack Kerouac. Et c’est par les yeux d’Allen que j’ai vu Jack. Allen était non seulement un excellent poète et un bon ami mais aussi un maître dans l’art des relations publiques. C’est lui, plus que quiconque, qui a rendu les beatniks célèbres, avec des descriptions extraordinaires de ses compères au sein du mouvement.
Quand j’ai vu Herbert Huncke pour la première fois par exemple, c’était juste une petite frappe. Mais Allen l’a doté de qualités irrésistibles pour le monde littéraire, ce qui a permis à Herbert de déployer un talent qui lui vaudra plus tard une belle nécro sur trois colonnes dans le New York Times.
Allen m’a dit que Jack était une version moderne de Huckleberry Finn, un prototype d’homme sans artifice, sans inhibitions. Et bien sûr, à l’époque pour Allen, "sans inhibitions", ça voulait dire bisexuel.
Un jour que je participais à une soirée chez Jack, celui-ci m’a emmené dans sa chambre, en me disant qu’il avait des photos à me faire voir. Elles montraient de jeunes garçons arabes dans différents états d’abandon sexuel et avaient sans doute pour but de m’émoustiller. Ca ne m’excitait nullement mais je ne voulais pas vexer Jack. Non seulement je l’appréciais vraiment pour ce qu’il était, mais je venais juste de lire "Avant la route" et je respectais sa vocation d’écrivain. Alors j’ai tenté de changer de sujet et j’ai demandé comment s’appelait la jolie fille que j’avais remarquée dans le séjour. Loin de montrer une quelconque irritation, Jack a souri et a dit: "Elle vient de Mount Airy, en Caroline du Nord et travaille pour United Press. Je vais te présenter".
Bref, Jack était tout simplement adorable -le genre de type sympa que vous voulez avoir comme ami. Je n’ai su que plus tard les tourments qui rodaient sous la surface, mais je ne les ai jamais repérés sur le moment. Un jour, il a dit quelque chose qui est resté gravé dans mon esprit et qui a eu une grande influence sur ma vie. C’était "vis avec le minimum". Je ne connais pas de meilleur conseil pour vivre la vie que l’on veut, plutôt que celle que nous dictent les circonstances.
Lawrence Ferlinghetti.
L’autre lien qui m’unissait à Kerouac est que tous deux parlions français avec nos mères. Sa mère était franco-canadienne. Et pour ma part j’avais vécu en France et parlé le français avant l’anglais. C’était avant qu’il ne termine l’écriture de "Big Sur". On était assis sur la plage à Big Sur, et il avait, comme toujours, un petit carnet à spirale dans sa poche poitrine. Il m’a dit: "Que dit la mer?". Alors j’ai dit: "Les poissons de la mer parlent breton." (en français dans le texte, NdT) "Quoi?" a-t-il dit. "Les poissons de la mer parlent breton", ai-je traduit. Et c’est devenu le dernier poème du recueil.
"Sur la route" n’est pas un roman conventionnel. C’est pourquoi il est si difficile d’en tirer un film. Coppola a embauché quatre scénaristes différents qui se sont tous fait virer parce qu’ils voulaient placer une intrigue dans l’histoire. Il n’y a pas d’intrigue. C’est un roman de la route, une aventure picaresque à la Don Quichotte. Jack s’est vraiment lâché. Plus jamais il n’écrira comme cela par la suite. Mais c’était un bon écrivain. Il savait mettre en avant sa personnalité sans se dévoiler trop.
Dans "Les Clochards Célestes", il y a un passage dans lequel il décrit une fête à Mill Valley, en Californie, avec un luxe de détails et où il dépeint un personnage satirique inspiré de Kenneth Rexroth, surnommé "Cacahuète", en français, dans le livre. Kerouac a participé à cette fête, mais il était allongé par terre et tout le monde a cru qu’il s’était évanoui. Plus tard, il a raconté dans le livre toutes les conversations qu’il avait entendues.
Carolyn Cassady
La plupart des gens ne se rendent pas compte de tout ce qui est inventé dans "Sur la route". Je viens de finir de lire le manuscrit original. Bigre, Neal [Cassady, qui a servi à créer le personnage de Dean Moriarty] y apparaît comme un fou furieux plus ou moins indomptable.
Mais Dean Moriarty est très différent du vrai Neal Cassady. C’est juste un aspect de lui. Le plus remarquable chez Neal c’était sa mémoire photographique et son savoir. Il avait lu plus que Kerouac et Allen Ginsberg et il se souvenait d’absolument tout. On dit souvent que Jack avait une mémoire formidable, mais en réalité, il devait prendre des notes. Personne ne s’intéresse à l’intelligence de Neal. On préfère parler de sa sexualité ou et de ses excès. C’est pour cela que j’ai essayé dans mon livre ["Sur ma route"] de montrer sa soif d’apprendre.
Paul Marion, auteur du recueil de poèmes "What Is the City?" Et de l’anthologie intitulée "Atop an Underwood: Early Stories and Other Writings by Jack Kerouac".
Je n’avais jamais entendu parler de Jack Kerouac jusqu’à l’annonce de son décès en une du Lowell Sun en octobre 1969. J’étais alors en seconde et j’ai rapidement découvert que ma mère avait grandi près de la famille Kerouac et que mon père était allé à la même école catholique que lui. On venait de la même communauté franco-canado-américaine, de la paroisse Saint-Louis des Français. Il me rappelait mon oncle Pinky, le frère de ma mère, qui s’était enfui de la vieille ville ouvrière pour travailler dans un hippodrome de Californie.
La route de Kerouac commence à Lowell, dans le Massachussetts. Comme l’eau des chutes de Pawtuckets sur la rivière Merrimack, qui alimentait les turbines des usines au XIXe siècle, la culture multi-ethnique typiquement américaine de la ville faisait fonctionner l’imagination de Kerouac. A l’âge de 18 ans, il écrivait: "On se rend compte qu’un homme peut monter dans un train et n’arriver jamais à destination. Qu’un homme n’a rien qui l’attend au bout de la route, que la route a tout juste un point de départ -la maison". Il a fait de Lowell une capitale littéraire de renommée internationale. Dites "Lowell" à Chicago, à Moscou ou à Rome, et ne vous étonnez pas si on vous répond "Kerouac".
A Lowell, Kerouac a subi des influences qui ont façonné sa vie et son œuvre: les histoires de famille, les discussions polyglottes entre voisins, les films, les BD, le théâtre populaire, le sport, les feuilletons radiophoniques, les grandes œuvres empruntées à la bibliothèque municipale, les journaux et même l’encre d’imprimerie. De son imprimeur de père, il disait: "J’ai passé le plus clair de mon temps libre après l’école dans l’imprimerie et la salle de rédaction de mon père, produisant des publications de mon cru sur la vieille machine à écrire…" Son grand projet d’écriture était de raconter son histoire et celle de sa génération, de dire à quoi cela ressemblait d’exister en Amérique au milieu du XXème siècle.
Carolyn Cassady.
Ce qui m’écœure c’est que tout le monde en réclame un bout. On publie le moindre gribouillage de Kerouac comme si c’était du grand art, on publie ses poèmes comme si c’était de la grande poésie. Ca ne valait pas un clou mais on s’en sert juste pour faire de l’argent avec. Même moi! J’ai écrit un livre de souvenirs. Mais bon, j’ai connu tout ceci il y a longtemps et je crois que les gens doivent savoir. Pauvre Jack.
Il a dit, à moi et à d’autres, qu’il avait l’intention de mourir en se noyant dans l’alcool. Sur la fin il était si grossier, ordurier et vulgaire -on ne pouvait que regretter le Jack d’autrefois. Le Jack qu’il aurait pu être. Ces deux hommes, Neal et Jack, auraient pu être tellement plus grands. Et je ne me retrouverais pas comme ça toute seule!
Joyce Johnson
Jack a dit un jour quelque chose de terrible sur lui-même: qu’il avait besoin de sentir l’extase à tout moment, que rien d’autre ne comptait pour lui. Et il y parvenait avec la drogue, le sexe ou l’écriture. Mais bien sûr, personne ne peut vivre comme ça tout le temps. Entre deux périodes d’extase, il y avait des gouffres de désespoir. J’ai l’impression, pour avoir lu très attentivement ses lettres, qu’après cet exploit que fut l’écriture vertigineuse de "Sur la route" en à peine trois semaines, il s’est vraiment épuisé durant les six années suivantes à sortir des livres écrits sur des périodes très courtes et intenses. Et entre chaque livre, il s’effondrait. A l’époque où je l’ai rencontré, il était devenu très fragile.
Ses sentiments au sujet de "Sur la route" étaient mitigés. Forcément. Il a senti que le manuscrit d’origine avait été trahi par le polissage et la mise en forme finale. Viking (la maison d’édition de Kerouac, NdT) redoutait par dessus tout la diffamation et l’obscénité. Ce n’était pas une période propice pour publier un livre comme "Sur la route". Ils ont vraiment retravaillé le manuscrit et aussi le ton employé par Jack -notamment cette éditrice du nom d’Helen Taylor. Et quand ils ont finalement envoyé à Jack un exemplaire relié, il n’avait pas eu l’occasion de voir la plupart des changements effectués. C’était une négation de ses droits fondamentaux d’écrivain.
Viking ne l’a pas traité avec respect. Mais leurs chemins allaient bientôt se séparer. En fait ils ont rejeté trois autres manuscrits écrits dans l’intervalle, des livres dont il estimait qu’ils étaient plus importants encore que "Sur la route". C’est scandaleux que certains de ses autres livres soient si méconnus. Le meilleur de ces livres de la fin est "Big Sur".
Parce qu’il s’était fait un réputation d’auteur "spontané", on ne le prenait pas au sérieux comme écrivain accompli. Pourtant il y avait une esthétique rigoureuse dans ce qu’il faisait. "Visions de Cody" est un livre plus difficile sur la forme. Mais merveilleux. Son écriture est empreinte d’une incroyable musicalité, d’un vrai sens de la sonorité. Son approche de l’écriture est vraiment celle d’un poète -le son, le rythme, la mesure, tout cela était terriblement important pour lui. J’espère que les gens pourront dépasser la sempiternelle vision du mode de vie beatnik, et commenceront à se rendre compte à quel point Jack était un artiste conscient de ce qu’il faisait, et qui travaillait dur.
Sterling Lord
La publication de "Sur la route" a changé Jack en surface. A partir de ce jour, il a dû affronter de nouveaux démons -la réaction du public, la célébrité, la notoriété. Mais dans ses quelques rares moments de quiétude, on pouvait, encore, entrevoir le vrai Jack Kerouac.
Traduction: Catherine Segal
Sources: Slate et Rue 89
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03.08.2008
Life 2.0
08:00 Publié dans Médias, Perso | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : media, sitécolo, création
31.07.2008
Femmes précaires, seules en ville...
Un soir, sur France 2, un docu pas banal, réalisé par Marcel et Julien Trillat, coproduit par France 2 et la région Aquitaine.
Portraits d'une ouvrière agricole déclassée, une femme de ménage qui court quelques heures de boulot entre plusieurs supermarchés, des caissières notées en fin de mois sur la base du nombre de "merci monsieur, merci madame" ratés...
Des moments de repos, des courses au supermarché, de quoi dépenser, les bons mois, les 200 ou 300 euros qui restent une fois déduit le loyer, les charges de l'appart' ou du pavillon.
Des gamins qui "dégustent", la langue hésitante, le vocabulaire approximatif, des résultats scolaires ni bons ni mauvais.
Une beurette adolescente, à la diction impeccable, pour elle, c'est double ration. Déjà, le délit de sale gueule pour trouver un stage, pas toujours insidieux. Genre : "euuh, vous êtes bien mais on en a déjà comme vous...".
Pour elle, la licence pro accessible en se saignant, l'école de commerce inaccessible, la prépa trop chère, le parcours trop long pour être financièrement supportable.
Pas de quoi affoler la France télévisuelle. Après la grippe aviaire, les émeutes, on a zappé sur la femme du président, le délit d'initié d'EADS.
Cette moitié de France qui vit entre 400 et 1 400 Euros par mois n'est pas une priorité des programmes de télé et du discours politique. Cette France du "non" et des fins de mois difficiles n'interesse pas les élites politiques endogames.
Un "mix" de mesures fiscales pour les CSP+++ et quelques miettes pour les "classes dangereuses" à la sauce militaire et à l'arrière gout de zone franche, voilà la belle perspective!
Il y a à peu prés deux ans, Eric Maurin décrivait dans son "ghetto français" (éd Seuil, la rép. des idées) les phénomènes de déchirements de la société qui traversent TOUTE la société et pas seulement ses franges.
Une société hantée par le déclassement, son environnement social immédiat, qui contourne les politiques publiques, les cartes scolaires, le quartier qui craint moins que le voisinage "moins bien que soi", qui choisit "ses
voisins et les enfants de ses voisins".
On le voit bien, la mixité sociale peut entrer par la porte des politiques publiques, ce sont les individus qui la fuient par les fenêtres.
Des choix subtils qui se déclinent jusqu'au pâté de maison. Des choix individuels sur lesquels se brisent les politiques territoriales, trop dispersées, trop aveugles aux stratégies d'évitement des citoyens, trop
impuissantes aux mouvements dans les quartiers. Du moins, pour ceux qui peuvent en bouger. C'est un fait, ces politiques s'avèrent impuissantes même si elles ont peut être évitées le pire.
09:06 Publié dans Economie, Fiscalité, Logement, Médias, Perso, Politique, politiques publiques, Social, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : femme, précarité, seuil de pauvreté
09.07.2008
« Eldorado » ou la surprise à trois bouts de ficelle
Pour vous consoler des débats de fond au PS, courrez donc voir « Eldorado ». Une réalisation très « road-movie » pour une histoire intimiste pleine d’humanité. Deux personnages auxquels on a envie de s’attacher (et au réalisateur aussi qui doit être furieusement déjanté) au hasard de rencontres pleines de folies. Un scénario d’une écriture épurée avec une mention spéciale pour le couple à caravane, quasi-muet, qui a failli étrangler de rire toute la salle.
Une pépite Belge qui nous sort du film français sur les névroses à St Germain.
00:55 Publié dans Médias, Perso, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : eldorado, film, lanners
06.06.2008
Obama à Très Grande Vitesse
Des cous qui s’allongent, des yeux qui s’ouvrent grand, des conversations qui s’interrompent. Du VRP à la blague facile, de l’homme d’affaire qui toise le contrôleur au groupe de lycéens sifflant leur bière : la réaction est la même. Le titre en caractère gras en « une » de mon quotidien a transformé le wagon-bar du Le Mans-Paris en une petite Amérique. « Barack Obama sera le candidat des démocrates » et, d’un rien, tout ce petit monde se liguerait pour me dérober ma lecture.
En ouvrant mon courrier de la SNCF adressé aux « grands voyageurs », découverte de mon bilan carbone. 7 kilogrammes depuis le début de l’année. Alors que je pensais avoir fait 40 fois le tour de la terre, mon transport ferroviaire aura fait économiser à la planète l’équivalent de plusieurs centaines de litres d’essence. CO2 dégagé par le surplus de conversation dans le wagon-bar du TGV inclus.
On regardera attentivement la seconde moitié de la vidéo (vers la neuvième minute). Le candidat s’exprime devant une partie de ses équipes sur des sujets de fond avec une intensité rare.
13:30 Publié dans Médias, Perso, Politique, Primaires US-2008, Social, Société | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : primaire, usa, obama, campagne, marketing, politique



